STRAWSON (P. F.)

STRAWSON (P. F.)
STRAWSON (P. F.)

Né en 1919, fellow de l’université d’Oxford où il fit ses études (St. John’s College), Peter Frederick Strawson est l’un des auteurs dominants de la philosophie dite du langage ordinaire, qui procède, pour ses prémisses, du second Wittgenstein, pour sa méthode scrupuleuse, de Moore, et, pour son respect de la langue commune, des travaux d’Austin. Philosophe linguistique (plus que philosophe du langage), Strawson réfléchit au problème de la référence dans la perspective plus générale des rapports de la théorie logique et du langage ordinaire, avant de dépasser cette perspective d’analyse linguistique en une description systématique de notre structure conceptuelle.

Référence et prédication

Le problème

Les descriptions définies font partie d’une classe d’expressions utilisées pour se référer à une personne individuelle, à un objet, à un événement ou à un lieu particuliers. Lorsque ces expressions (noms propres, pronoms démonstratifs singuliers, descriptions définies) se présentent comme sujets d’une phrase prédicative, elles ont un usage de référence singulière. L’étude de ces expressions enveloppe donc l’examen d’un problème plus large, la référence, qui fut central dans la réflexion philosophique depuis 1902 et resta une pierre de touche pour les écoles anglo-saxonnes d’analyse philosophique.

À vrai dire, ces expressions posent deux problèmes, celui de la référence ambiguë (quand plus d’un individu répond à l’expression référente) et celui de l’absence de référence (quand aucun individu ne répond à l’expression référente). Strawson consacre son article bien connu de 1950, On Referring , au second, dont l’enjeu théorique est important. Sa solution rencontre, en effet, la fameuse théorie russellienne des descriptions, dans la mesure où celle-ci était encore tenue parmi les logiciens pour une explication correcte de l’usage de ces expressions dans la langue commune.

La critique

Considérée dans cette perspective, la théorie russellienne présente, selon Strawson, quelques erreurs fondamentales. Soit la phrase S, «le roi de France est sage», contenant l’expression descriptive D, «le roi de France»: Russell a tort de dire que quiconque prononce maintenant cette phrase fait une assertion qui à une valeur de vérité (ici, le faux), que cette assertion implique l’existence d’un roi de France. Ces deux déclarations sont peut-être adéquates pour la logique et les mathématiques; elles ne sont pas en accord avec notre usage naturel de ce type de phrase; elles sont du reste liées et fausses ensemble. Si l’on me dit, en effet: «le roi de France est sage», je penserai qu’il y a malentendu et j’expliquerai à mon interlocuteur que la question ne se pose pas, parce qu’il n’y a pas de roi de France. Et cette réponse ne revient pas à déclarer que S est faux. La critique de Strawson, qui déplace l’analyse d’une certaine classe de propositions à l’étude de l’usage de certaines phrases, n’hésite pas à reformuler dans sa perspective la solution russellienne, de manière à mettre en évidence un certain nombre d’assomptions contestables. Russell, dans On Denoting , avait soutenu contre Meinong que le sujet grammatical de S ne saurait être son sujet logique et donc que S n’est pas de forme prédicative. Si S a un sens, alors qu’il n’y a pas de roi de France, c’est que la proposition exprimée par S est une espèce complexe de proposition existentielle (avec clause d’unicité).

Il est clair que Russell assume implicitement que, si une phrase présente une forme prédicative, son sujet est un authentique nom propre, c’est-à-dire dénommant quelque chose qui existe. Une telle assomption – qui revient à soutenir que la signification d’un nom est identique à ce qu’il représente – est fallacieuse. Avant Strawson, Wittgenstein avait objecté à cette identification du nom avec son porteur (Investigations , 39-43). Sans doute, en assumant qu’un nom propre signifie ce qu’il représente, l’argument russellien est valide: si la description D n’a pas de référent, il s’ensuit que, si l’énoncé S est de forme prédicative, il ne peut être pourvu de sens (il contiendrait un constituant dépourvu de sens). Comme S n’est pas dépourvu de sens, c’est que S n’est pas vraiment de forme prédicative. Russell, dans cette hypothèse, n’a plus qu’à adopter une analyse existentielle. S est analysée comme suit: il y a un roi de France, il n’y a pas plus d’un roi de Fance, il n’y a rien qui est roi de France et qui n’est pas chauve. L’énoncé complexe asserte alors notamment l’existence d’une entité correspondant à D. Mais, sauf à faire l’assomption précédente, contraire au génie de la langue ordinaire, tout ce que Russell aurait dû conclure dans son argument, c’est précisément que le porteur d’un nom ne doit pas être confondu avec la signification de ce nom. La critique de Strawson applique ici une leçon d’esprit frégéen.

Pour Strawson, en se référant à une entité, un locuteur présuppose que l’entité existe, mais il n’asserte pas qu’elle existe. Le thème des présuppositions, que les linguistes ont ensuite élaboré pour leur propre compte, a son origine dans les efforts de Strawson pour parvenir à une explication alternative de la théorie russellienne des descriptions. Comment ce thème est-il introduit?

L’exposé

Strawson élabore sa propre doctrine de la référence – se référer n’est pas asserter l’existence d’une entité – à l’aide de deux distinctions.

La première, entre implication logique et présupposition, a été élaborée deux ans plus tard dans Introduction to Logical Theory . Strawson considère que Russell n’a pas compris le véritable caractère de la relation en cause. Soit S l’énoncé présupposant et S’ l’énoncé présupposé. «S présuppose S’» signifie: «La vérité de S est condition nécessaire de la vérité ou de la fausseté de S’.» Dans l’interprétation russellienne, puisque S’ est faux, on doit conclure par modus tollens que S est faux. Ce qui n’est pas exact, on l’a dit, puisque la question de la vérité ou de la fausseté ne se pose pas. La formulation strawsonienne «S présuppose S’» évite l’inférence fallacieuse. Mais cette erreur de Russell, estime Strawson, vient de ce qu’il a négligé une autre distinction.

Cette seconde distinction entre une phrase et l’énoncé apparaît si l’on remarque que l’on peut utiliser cette phrase dans telle ou telle occasion particulière. Ainsi le locuteur qui prononce S à l’époque où la France est une monarchie et le locuteur qui la prononce à présent, alors que la France n’est pas une monarchie, ont prononcé exactement la même phrase. Or, le premier parvient à faire un énoncé vrai ou faux (selon que le monarque est sage ou non), alors que le second ne dit rien de vrai ni de faux parce que l’énoncé présupposé par ces mots est faux. Si Russell est acculé à la trichotomie (qui veut que S soit ou vrai ou faux ou dépourvu de sens), c’est qu’il confond les phrases qui ont un sens, sans être ni vraies ni fausses, avec les énoncés qu’elles permettent de faire, dont certains sont vrais et d’autres faux. La signification d’une phrase est fonction de l’expression linguistique comme telle, tandis que la valeur de vérité est fonction de son usage dans telle ou telle circonstance. Cette confusion empêche Russell d’apercevoir une autre possibilité; qu’un locuteur prononce maintenant S sans que S ait une valeur de vérité.

Logique et langage

En plaçant le problème de la référence dans la perspective de l’usage du discours ordinaire, Strawson apporte une solution incontestablement plus fidèle au génie de la langue commune. Seulement, à lire de près les réponses que W. V. O. Quine et Russell donnèrent à Strawson, il est clair que le terrain de la discussion n’est pas le même. Russell distingue soigneusement la fonction indexicale de la fonction référentielle des expressions descriptives. La première enveloppe le problème de l’«égocentricité» (egocentric particulars ), qu’il traite à part sans le mêler à la solution du second. C’est que Russell se préoccupe avant tout des descriptions définies dans le discours scientifique, qui tend précisément à réduire au minimum l’élément d’égocentricité. Si bien que la divergence entre les deux auteurs exprime moins deux conceptions contradictoires sur un même sujet que deux théories compatibles sur des sujets différents. Bien que Quine et L. Linsky aient proposé un arbitrage assez équitable, la polémique reste ouverte.

Strawson maintient en effet que l’activité qui vise à élucider la logique du langage ordinaire a une incidence sur la théorie logique elle-même, ou, du moins – devant l’opposition des logiciens –, qu’il importe de dégager les traits logiques des énoncés de la langue commune. On peut à ce sujet donner deux exemples.

La syllogistique traditionnelle

Armé des distinctions précédentes, Strawson prend parti sur la fameuse question que Leibniz souleva à propos de l’import existentiel. La problématique de l’usage va se trouver à nouveau féconde. On comprend mal la syllogistique pour la même raison que l’on comprend mal la relation du calcul des prédicats au langage ordinaire: on confond phrase et énoncé, implication et présupposition; on soutient une fausse trichotomie entre vrai, faux et dépourvu de sens. Strawson interprète les formes catégoriques de telle sorte que, pour un terme d’extension nulle, la question de la vérité de l’énoncé catégorique qui le contient ne se pose pas. Cette conception qui rend justice au langage ordinaire suit la bonne méthode, concède Quine, pour défendre la syllogistique.

Théorie «performative» de la vérité

Dire qu’un énoncé est vrai, ce n’est pas faire un énoncé sur un autre énoncé, mais accomplir un acte tel qu’accepter, admettre, confirmer, souligner le même énoncé, confesser, soutenir ou acquiescer à ce qui a été dit, selon les contextes. L’usage de «vrai» n’est pas de décrire mais d’exprimer un accord, un acquiescement, une concession... Cette analyse performative de la vérité fut conçue par Strawson comme un supplément à la théorie de la redondance assertive de F. P. Ramsey. Elle s’inscrit en faux à la fois contre la notion traditionnelle de la vérité comme relation ou propriété et contre la théorie sémantique d’A. Tarski selon laquelle la vérité est d’ordre métalinguistique. La méthode consiste à montrer que «vrai» ne décrit pas une propriété sémantique, parce que son usage dans le langage ordinaire n’est pas de décrire. Strawson donne alors une solution originale au paradoxe du menteur. Il est clair que cette théorie performative de la vérité appelle de la part des logiciens les mêmes réserves, et plus manifestement encore, que la théorie strawsonienne de la référence.

L’idée d’une métaphysique descriptive

Strawson développe en partie sa théorie de la vérité dans Individuals (1959) et dans son étude sur Kant, The Bounds of Sense (1967). On retrouve en 1959 les thèmes précédents, soit que Strawson traite des conditions sous lesquelles il est possible d’identifier des objets particuliers dans le discours, soit qu’il élucide les relations entre universels et particuliers, sujets et prédicats. En fait, il manifeste désormais une ambition proprement métaphysique, en extrapolant de ses recherches sur le langage ordinaire à une investigation plus générale sur la structure réelle de notre pensée. Il appelle cette entreprise «métaphysique descriptive», par opposition à une métaphysique dite «révisionniste» (à la manière de Descartes ou de Berkeley) qui vise à promouvoir une meilleure structure conceptuelle. Cette idée, estime Strawson, n’est pas sans affinité avec la conception kantienne. Elle a eu autant d’influence sur ses contemporains que les thèses précises développées dans l’ouvrage.

Parmi celles-ci, en premier lieu, on signalera, liée au problème du rapport entre sujet et prédicat, une thèse métaphysique: les objets matériels constituent les «particuliers» fondamentaux, en ce sens que l’identification des objets particuliers requiert toujours un système unifié d’entités spatio-temporelles publiquement observables. L’identification de ces dernières s’opère indépendamment de celle des autres catégories. La référence aux particuliers enveloppe l’appréhension de faits empiriques, tandis que la prédication des universels enveloppe seulement celle de significations.

On mentionnera, d’autre part, une thèse qui concerne la position des personnes parmi les particuliers en général. Avec les corps matériels, les personnes occupent une place centrale parmi les particuliers. Cette thèse permet à Strawson d’opposer à la théorie traditionnelle des rapports entre l’esprit et le corps sa propre notion de l’identité personnelle. Les états de conscience ne sont pas plus indépendants de prétendues substances mentales qu’ils n’en sont solidaires. On dépassera le faux dilemme en attribuant aux personnes à la fois les états de conscience et les propriétés physiques, c’est-à-dire en traitant le concept de personne comme primitif.

Encyclopédie Universelle. 2012.

См. также в других словарях:

  • Strawson —   [strɔːsn], Peter Frederick, britischer Philosoph, * London 23. 11. 1919; Vertreter der analytischen Philosophie; 1968 87 Professor für Metaphysik in Oxford. In kritischer Auseinandersetzung mit der Ordinary language philosophy (J. L. Austin)… …   Universal-Lexikon

  • Strawson — Strawson, Peter Frederick …   Philosophy dictionary

  • Strawson's — Strawson, Peter Frederick …   Philosophy dictionary

  • Strawson — Strawson, Peter Frederick …   Enciclopedia Universal

  • Strawson — Sir Peter Frederick Strawson (* 23. November 1919 in London; † 13. Februar 2006 in Oxford) war ein britischer Philosoph, der der Richtung der Philosophie der normalen Sprache innerhalb der analytischen Philosophie zugeordnet ist.… …   Deutsch Wikipedia

  • Strawson — Peter Frederick Strawson Sir Peter Frederick Strawson (né le 23 novembre 1919 à Londres, mort le 13 février 2006), est un philosophe britannique, rattaché au courant de la philosophie analytique. Il tente de refonder la… …   Wikipédia en Français

  • Strawson, Sir Peter Frederick — ▪ 2007       British philosopher (b. Nov. 23, 1919, London, Eng. d. Feb. 13, 2006, Oxford, Eng.), was during the 1950s and 60s a principal exponent of Oxford ordinary language philosophy. His book Individuals (1959) was instrumental in restoring… …   Universalium

  • Strawson, Sir Peter — ▪ British philosopher in full  Peter Frederick Strawson  born November 23, 1919, London, England died February 13, 2006, Oxford, Oxfordshire       British philosopher, an exponent and reformer of the linguistic analysis school originally centred… …   Universalium

  • Strawson, Peter Frederick —    b. 1919, London    Philosopher    Peter Frederick Strawson is a major philosopher, who has taught at Oxford since 1948. He became Waynflete Professor of Metaphysical Philosophy in 1968. Strawson has published numerous articles and books… …   Encyclopedia of contemporary British culture

  • Strawson, Peter Frederick — (1919– ) English philosopher. Born in London and educated at St John s College, Oxford, Strawson taught at University College, Oxford from 1948, and became professor of metaphysics in 1968. His early work concerned logic and language, very much… …   Philosophy dictionary


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